« Redonnez-leur ce qui n’est plus présent en eux Ils reverront le grain de la moisson s’enfermer dans l’épi et s’agiter sur l’herbe. Apprenez-leur, de la chute à l’essor, les douze mois de leur visage, Ils chériront le vide de leur coeur jusqu’au désir suivant; Car rien ne fait naufrage ou ne se plaît aux cendres; Et qui sait voir la terre aboutir à des fruits, Point ne l’émeut l’échec quoiqu’il ait tout perdu. »
- René Char
Illustration: Beatus dit d’Arroyo. Beatus a Liebana, Commentarius in Apocalypsim
La fin du monde, ce n’est pas la mer à boire. Des fins du monde, il y en a déjà eu plein. Il y a de fortes chances pour que vous en ayez déjà connu une ou deux. Si vous lisez ces lignes, c’est bien que vous y ayez survécu. Elles sont régulières, précises, fatales, presque sympathiques si l’on apprend à bien les connaitre, et à reconnaitre leurs caractères inéluctables pour un peu que l’on soit lucides au sujet de notre nature.
La nouvelle fin du monde est arrivée ? Et alors ? Ce n’est pas comme si c’était une surprise.
Non, le véritable problème, si l’on met de côté les territoires ravagés, les ressources gaspillées et les millions de pertes en vies humaines – Bon ok, difficile de relativiser, reprenons.
Mon problème personnel – voilà, c’est plus juste – c’est ce que l’impuissance à y changer quoi que ce soit me fait.
C’est qu’à peu de choses près, pour le moment du moins, la fin du monde n’est pas ma fin du monde. Je suis condamné à être témoin de la mise à mort de la Justice et du viol de la Nature, et strictement rien de ce que peut dire ou faire n’y changera quoi que ce soit.
Certes, je n’appuie sur aucune gâchette. Certes, je ne déplace aucune population, je n’assassine aucun enfant, je ne vole pas de terres, je ne vends pas mon prochain, je ne viole personne, je n’efface pas le savoir, je n’assène pas ma vérité, je ne brule pas de forêt, je ne condamne aucune femme à une vie de servitude, je ne pactise pas avec le diable, et pourtant, mes mains saignent.
Mes mains saignent, et mes stigmates ne sauvent personne.
Dans mon cœur d’inquisiteur, tout témoin est coupable. Celui qui voit sait, celui qui sait est complice. Je sais pourquoi je fuis mes prochains : c’est parce que nous savons tous tout ce qu’il y a à savoir, donc nous sommes tous coupables.
La fin du monde, ce n’est pas la mer à boire. La fin du monde, ce n’est même pas la fin. Mais ma voix est muette, ma langue inexpressive, mes bras ballants et mes mains inutiles. Je vous dirais bien que j’exagère, mais vous savez bien que ce n’est pas le cas.
Les mots me manquent, mais je n’arrive néanmoins pas à me condamner au silence. L’idée que le silence est une marque de noblesse, quelle représentation bourgeoise et paresseuse de la vie ! La vie, c’est le bruit, la danse, les enfants qui courent, les slogans en manifestation, le refus de se conformer à un ordre, quel qu’il soit.
La vie le fait savoir, et le fait savoir bruyamment.
La justice débute par la reconnaissance du crime. C’est d’ailleurs pour cette raison que nos bourreaux s’empressent d’effacer tout ce qui dénonce leurs crimes. Les tags sur les murs, peinture blanche, défense d’afficher. La musique, extinction des feux, interdiction de chanter. Les écrivains, la geôle. La différence, dehors. Car il suffit qu’une seule personne, même seule, même isolée, dise « Ceci est un crime » pour fracturer leurs mensonges.
Notre parole est de l’eau. Elle semble inoffensive, mais avec le temps, son écoulement érode montagnes et falaises. Nous n’avons qu’un seul devoir, celui de ne jamais nous taire.
La fin du monde est arrivée, mais ce n’est pas la mer à boire. Je l’observe avec la sérénité du condamné à mort qui sait que ce n’est pas parce que les jeux sont faits pour lui qu’il faut pour autant renoncer au futur. Car si le pire est encore à venir, le meilleur aussi.